Dilemme

Au sommet d’une petite colline, un cercle de pierres aussi vieux que le monde brillait sous la lumière des trois lunes. Le ciel était clair, la nuit douce, l’herbe moelleuse et accueillante. Le vent avait soufflé et chassé les nuages noirs comme on reconduit l’importun à l’huis.
Assis au centre des monolithes, un garçon drapé d’ombre patientait. Ses vêtements charbonneux le faisaient se confondre avec le décor. Une profonde capuche recouvrait sa tête autant qu’elle dissimulait ses traits. L’air absent, il caressait la verdure d’un geste machinal tout en grignotant quelques bâtonnets sucrés. Une faible stridulation se fit entendre.
– Hmm, qu’y a-t-il Mizuna ?
– Frtfrtfrt, répondit la mante religieuse.
– Non, ça va, ne t’inquiète pas, je n’ai pas trop mal. Je repense juste à cette fille…
– Frtfrt !
– Tu es jalouse ? Ahah ! Tu sais…
Il s’interrompit. Du coin de l’œil, l’adolescent avait remarqué une ombre dans ciel. La forme noire descendait tout en décrivant de grands cercles dans les airs, tel un vautour venant se repaître d’un mourant. Les robes et la cape qui flottaient au vent ressemblaient à d’inquiétantes ailes déployées par quelque créature venues des cauchemars.
Le garçon se leva. La sorcière atterrit. Sous son chapeau large et cabossé, le visage anguleux et sévère de la vieille femme paraissait capable de découper la nuit.
– Qui voilà donc dans le cercle de Chaosah ? Ne serait-ce pas notre petit métamorphe ?
– Oui Cayenne, c’est moi.
– C’est Dame Cayenne, pour toi ! Misérable insecte ! éructa-t-elle.
– Oui… Dame Cayenne.
– C’est mieux. Alors, si tu es là, je suppose que tu es entré en possession de l’objet que je t’avais demandé de me rapporter. Donne-le-moi.
Le garçon enfonça sa tête dans ses épaules.
– Je… non, je ne l’ai pas et…
– Quoi ! Tu me déranges uniquement pour me faire part de tes échecs ! Méprisable avorton, comment oses-tu ?
Le regard inquisiteur de la sorcière perçait les ténèbres d’une lueur rougeoyante. Bien que son visage restait camouflé, on pouvait lire la peur rien que dans la posture peu assurée du jeune homme.
– Parce que c’est fini, je n’y arriverai pas, trouva-t-il le courage de déclarer.
– Comment ça ? Explique-toi !
Après avoir bruyamment dégluti, il fit quelques pas en arrière avant d’ouvrir à nouveau la bouche.
– J’ai suivi la trace de la pierre de Lym jusqu’au Palais des Sources, mais alors que j’étais près du but, on m’avait déjà devancé. Heureusement, Mizuna réussit à percevoir les résidus de réa et j’ai remonté la piste. Mais ma chance c’est arrêté là, l’artefact est gardé par une puissante sorcière, elle a déversé sur moi les flots ardents de l’infra monde, si je ne m’étais pas enfui en fusionnant avec les racines de…
– Suffit ! Qui était cette sorcière ? Thym ? Cumin ? Qui ?
Le ton était sec comme un coup de trique et le timbre de la voix, au lieu de monter dans les aigus comme s’y était attendu le garçon, devenait de plus en plus grave et caverneux.
– Non, une autre… hésita-t-il.
– Impossible ! Seuls les adeptes du chaos expérimentés peuvent se targuer d’un tel prodige ! Même pour moi c’est difficile ! Cesse de me mentir, nabot !
Le son guttural de cette phonation d’outre-tombe n’avait plus rien d’humain. L’adolescent ferma ses paupières, crispant son nez et ses pommettes, ne pouvant affronter à la fois la peur de ses yeux et de ses oreilles. Cependant le courage ne lui manqua pas.
– Je vous jure que c’est la vérité ! clama-t-il. De plus elle était aidée d’une furie ! Un chat maléfique qui bougeait à la vitesse de l’éclair dans toutes les directions. J’avais un mal fou à esquiver ses attaques. Et malgré l’armure de chitine qui me protégeait grâce à ma fusion avec Mizuna, ses griffes entaillaient ma chair.
Les traits de la sorcière, déformés en un rictus démoniaque, se détendirent quelque peu. Elle fit même mine de réfléchir en grattant son menton carré.
– Hmm, oui, tu as l’air de bonne foi. Cela ressemble en effet à un familier habité par le Chaos. Ils sont redoutables lorsqu’ils s’énervent. Et même sans cela, ce sont de formidables pisteurs de réa. Il y a même de fortes chances pour que ce soit ce félin qui ait trouvé la pierre. Ta ridicule vermine grouillante ne fait pas le poids… Thym et cumin n’ont pas de chat, quant à la gamine insolente…
Sous sa capuche, le garçon leva un sourcil.
– … non impossible, elle ne serait pas capable de lancer un sortilège d’un tel niveau… Hmm, alors dis-moi microbe, où habite cette sorcière ?
– Je… je ne sais pas, mentit-il.
– Tu te moques moi, demi-portion ? Réponds !
– Non… Vous risquez de lui faire du mal.
– C’est à toi que je vais faire du mal ! Réponds !
– Je ne peux pas ! s’obstina-t-il.
L’intimidation ne semblait plus fonctionner sur le jeune freluquet. Quelle que fût la source de sa neuve bravoure, elle semblait plus forte que les menaces. Cayenne se devait d’employer d’autres méthodes, plus subtiles.
– Tien donc ! s’étonna-t-elle faussement. Tu es devenu bien téméraire tout à coup… Et pourquoi t’inquiètes-tu de sort de cette sorcière ?
Au fond de sa capuche, le garçon puisait dans des ressources insoupçonnées de courage, craignant à tout instant de dire un mot de trop. Il marchait sans filet sur le fils d’une conversation dangereuse.
– Je… je crois que je la connais…
– Voyez-vous ça, s’amusa la mégère, le petit orphelin solitaire connaît finalement un autre être humain… et assez important à ses yeux pour se dresser devant moi… assez important pour se moquer du destin de ses parents ?
– Non, mais…
– Alors tu ne me sers plus à rien. Tu ne reverras jamais tes parents. Ils croupiront pour toujours dans l’inframonde.
– Quoi, mais… non, je…
Le chantage semblait fonctionner. C’était le moment pour une nouvelle estocade d’autorité.
– Alors, dis-moi ce que je veux savoir ou rapporte-moi ce que je t’ai demandé !
À la grande surprise de la manipulatrice, la réaction de sa victime ne fut absolument pas celle escomptée.
– Faites-moi immédiatement rejoindre mes parents, imposa l’adolescent, ou je m’en vais raconter toutes vos manigances à vos très chères consœurs de Chaosha !
Cayenne en fut bouche bée un instant, mais répliqua sans attendre. Ce minable détournement de la conversation n’était au final qu’un léger contretemps qu’elle pouvait utiliser à son avantage.
– Petit imbécile, tu n’as toujours rien compris ! La pierre sacrée de Lym et le grimoire impie de Myl sont les clés qui ont scellé les portes de l’inframonde enfermant ainsi tous les sorciers et les sorcières guerrières dans les limbes. Sans elle, qu’elle que soit tes menaces, je ne peux pas faire ce que tu attends, au mieux je peux te montrer l’inframonde, mais certainement pas t’y faire entrer.
– Vous mentez, vous pouvez invoquer des démons et des flammes, vous pouvez ouvrir les portes des limbes !
– Jeune sot, les démons tout comme les flammes sont pure réa imprégnée de l’énergie du Chaos qui se matérialise dans notre monde. Les êtres physiques c’est une tout autre histoire ! Ce que tu proposes reviendrait à vouloir faire passer une brique dans un minuscule tuyau d’eau.

Le jeune homme se sentait perdu, pris au piège. Dire la vérité avait parfois du bon, songea la sorcière. Luttant contre des sentiments contraires l’adolescent prit sa tête entre ses mains.
– Quelle misère ! Pourquoi est-ce toujours si compliqué ? Et pourquoi a-t-il fallu que mes parents partent explorer l’inframonde ?
– Explorer ? Tes parents, des explorateurs ? Ahahah ! Ne me dis pas que tu crois encore à ces fadaises ?
– Mais si, ils m’ont laissé…
– Une lettre qui expliquait qu’ils avaient une mission importante et qu’il reviendrait bientôt ?
– Comment…
– Comment je sais cela ? Tous les orphelins de guerre on reçu cette lettre, rédigée par la très noble et respectée Ah, l’ École des esprits. Ce ramassis d’hypocrites. Une lettre assortie d’un sortilège d’illusion qui fait croire à son lecteur tout ce qu’il y a d’écrit. La vérité c’est que tes parents sont des guerriers, je les ai rencontrés mainte fois sur le champ de bataille. Et s’ils sont dans l’inframonde c’est parque que Ah les a embobiné pour les prendre dans leur armée.
– C’est n’importe quoi ! La guerre s’est terminée avant ma naissance. Ils sont…
– Imbécile ! La guerre n’est pas finie !!! Elle l’est seulement sur Hereva ! L’inframonde est déchiré par la rage et la destruction. N’as tu jamais trouvé bizarre qu’il y ait tant d’orphelins précisément de ton âge, et qu’ils soient tous des filles et fils de sorcier, hein ?
Le garçon ne répondit rien. Cayenne repris d’un ton condescendant.
– À la fin de la guerre de la surface, la paix et l’euphorie qui ont suivi ont fait que nombre de couples firent des enfants. Les sorciers y compris. Tu es un des enfants de l’après-guerre. Mais en secret, l’école de Ah avait d’autres projets que la paix. Elle convoitait et convoite toujours la puissance du Chaos qu’elle cherche à dompter et à faire sienne. Elle y était presque arrivée en nous détruisant moi et mes consœurs il y a de cela seize ans. Mais le monde est ainsi fait que l’équilibre des forces fut rompu et il fallut nous faire revenir d’entre les morts afin que le monde ne sombre pas. Nous sommes considérées depuis comme un mal nécessaire.
– Quel rapport avec la pierre ?
Myl et Lym étaient mes parents figure-toi, les plus puissants sorciers du Chaos que le monde ait porté. La pierre et le livre sont leur œuvre et mon héritage. Ah me les a volé pendant la guerre. Lorsque les chefs de l’École des Esprits ont vu leur entreprise échouée sur Hereva, ils ont utilisé les artefacts pour mener leurs guerriers et ceux des autres écoles dans l’inframonde. Ils ont déclaré la guerre aux démons du Chaos. Heureusement ou non, des sorciers moins bêtes que les autres ont compris le danger que représente la volonté de contrôler l’incontrôlable et se sont rangés du côté des démons. Tes parents et ceux de la gamine en font partie.
– La gamine ?
– Peu importe… éluda-t-elle.
– Mais alors ça fait dix ans qu’ils se font la guerre ! comprit le garçon. Ils doivent tous être…
– Non, le temps s’écoule différemment dans l’inframonde. Et nous sommes dans un siècle de dilatation. Nos heures sont leurs minutes, nos minutes leurs secondes. Là bas la guerre n’a débuté que depuis deux mois.

L’adolescent se tut. Il avait besoin de quelques instants pour réfléchir à tout ce que venait de lui divulguer Cayenne. Ainsi un silence s’installa, seulement troublé par une légère brise. La sorcière patientait, non par sollicitude, mais par stratégie. Ses paroles portaient leurs fruits dans la tête du garçon.
– Que ferez-vous quand vous aurez la pierre ? demanda-t-il.
– Chaosah retournera livrer bataille pour sauvegarder l’équilibre et je vengerai mes parents et tu pourras retrouver les tiens.
– Alors le grimoire…
– Je l’ai déjà récupéré.
– Pourquoi ne pas chercher la pierre vous même alors ?
– Parce que Ah me surveille et mes consœurs également, stupide cloporte !
– Hmm…
– Alors, décide-toi !
– D’accord… capitula-t-il. Mais à une condition.
– Parle qu’on en finisse !
– Vous avez dit que vous pouviez me montrer l’inframonde. Alors, faites-moi voir mes parents. Je veux être sûr qu’ils sont encore vivants avant de vous obéir.
– Soit. Vois et obéis.

La sorcière effectua une série de gestes, traçant les runes enchantées et crépitantes.
– INFRA MUNDIS VISIBILIS !
Devant les yeux du jeune homme, l’air se troubla. Une brume lumineuse et violacée apparaissait en même temps que se formait une image au centre des signes cabalistiques. Des étendues de feux immobiles, des mers de flammes améthyste figées, des terres dévastées émergeant de l’océan igné, des sortilèges cataclysmiques à l’ œuvre, des hordes de démons, des sorciers et sorcières dans la bataille. C’était bel et bien matérialisation du Chaos.
La vision se précisa. Comme un oiseau volant à travers le décor immobile, l’image voguait de guerriers-mages en créatures, d’abominations en arcanistes avant de s’arrêter sur une scène de combat. Deux couples, hommes et femmes, avaient synchronisé leurs mouvements et traçaient leurs runes ensemble. Face à eux se déployait une armée de monstruosité mécanique fruit des meilleurs ingénieurs de Zombiah. L’image se resserra sur les sorciers, puis sur le visage d’une des femmes.
– Maman… lâcha le garçon tout en versant une larme d’émotion.
Puis soudain le sort s’interrompit, ne resta que la nuit.
– Voilà ! tonna Cayenne. Tes parents sont vivants. Maintenant au travail !
– À vos ordres… maugréa l’adolescent avec une trace de colère dans la voix.
– Et cette fois-ci, ne me déçois pas, Zingiber !

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« Dilemme » de Johan Herrmann est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution 4.0 International.
Fondé sur une œuvre à http://www.peppercarrot.com.

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