Une nuit agitée

Depuis quelques heures déjà, la nuit emplie de ses ténèbres avait jeté sur le monde son voile sombre. Les lunes couardes s’étaient éclipsées hors de la vue des mortels, ne daignant pas leurs faire l’aumône d’un rayon argenté. Les timides étoiles ne parvenaient qu’épisodiquement à percer la chape nuageuse que la chaleur du jour avait fait enfler comme une colère sourde et vengeresse attendant de se déchaîner. L’air était lourd d’une moiteur collante. Les odeurs de la forêt se répandaient à la faveur des bourrasques annonciatrices de l’orage tempétueux. Les effluves de mousse et d’humus se mêlaient aux fragrances des champignons et des fleurs des bois.
Au trente-trois de la forêt de bout-un-cureille, sous les combes, dans son pijama humides plaqués contre sa peau poisseuse, Pepper peinait à trouver le sommeil.
Dehors, les exclamations étouffées des créatures nocturnes rythmaient la lente attente des songes. Les piaillements de terreur des petits rongeurs traqués résonnaient comme l’écho des hululements des chouettes repues. Accompagnant cette sauvagerie ordinaire, dans l’étang, la fraie des poissons clapotait avec fougue tandis que les insectes stridulaient dans les environs, comme à leur habitude.
À bien écouté, les hexapodes semblaient encore plus agité qu’à l’ordinaire. Le temps orageux, sans doute…
– Vont-il finir par se taire ? maugréa Pepper dans un murmure d’agacement.
Pour seule réponse, elle n’eut que l’intensification des bruissements de la chitine. Ce qui n’était qu’un ensemble de chuchotement rampant se muait en un bourdonnement inquiétant. Le vrombissement des centaines d’ailes membraneuses se faisait plus précis, le cliquetis des milliers de pattes, plus distinct. Une invasion grouillante semblait se préparer.
– Non… c’est mon imagination qui me joue des tours… Hein… t’est une grande fille Pepper, ce n’est pas quelques bestioles qui vont t’effrayer…
Malgré les paroles rassurantes qu’elle s’adressait à elle même, une masse de vermine rampante s’était emparé de son imagination. Cloportes, cafards, et mille-patte se frayaient un chemin dans les moindre recoins de sa pensée. Son dos lui grattait. Des gouttes de sueurs qui coulait le long de son cou lui paraissaient serpenter. Et elle aurai juré avoir senti ses cheveux ondoyer sur sa tête…
– Carrot, appela-t-elle en chuchotant. Répond moi, j’ai peur. Car…
Un mouvement ! Qu’était-ce ? Ça avait bouger, là tout près… Pepper retint son souffle, figée telle une statue d’angoisse, tous ses sens en alerte. Elle ne voyait rien mais elle savait que c’était là. Les bourdonnement continuaient de se rapprocher. Les murs semblaient habité de vie, frottant, grattant, grignotant. Un frisson glacé parcouru l’échine de la jeune fille lorsqu’elle sentit quelque chose remonter le long de sa jambe.
– Ça… ça rampe sous les draps ! KYAAAAH !!!
La jeune sorcière bondit hors de son lit. Par reflex, elle fit apparaître dans sa main une lumière rougeoyante et ténébreuse qui enflait à mesure que grandissait son effroi. La menaçante clarté plongeait la pièce dans une atmosphère lugubre. Sous l’étoffe froissé qui recouvrait le matelas, une masse informe se déplaçait vers le rebord du lit. Pepper, au bord de la panique, était prête à faire déferler les foudres du chaos sur ce qui sortirait.
– Miaou ?
La tête d’un petit chat apeuré émergea.
– Ah ! Carrot, c’est toi ! s’exclama Pepper dont le visage était devenu l’incarnation du soulagement.
Le félin s’approcha pour réconforter sa maîtresse. Celle-ci était en nage et respirait bruyamment. Elle-même n’aurait su dire si elle se consumait de chaleur ou si elle grelottait de froid. La peur avait troublé ses sens. Alors qu’elle se baissait pour caresser son ami à quatre pattes de sa main libre, une pensé fulgurante éclipsa le peu d’apaisement qu’elle avait trouvé.
– Les insectes ! Où sont-il ?
Elle se releva d’un bond et tendit bien haut l’orbe d’énergie qui gagna en intensité. Elle scruta les murs, le plancher, le plafond, tout était net.
Sous le lit ! Non plus… C’était à ni rien comprendre. Quel était ce maléfice ? Était-ce seulement réel ? Un mauvais rêve peut-être ? Une illusion ? Ou encore une très mauvaise blague ?
Tans dis que la perplexité se frayait un chemin grandissant dans l’esprit de la sorcière, celle-ci prit brusquement conscience d’un élément dont l’évidence n’avait d’égale que l’incongruité, le silence.
Il n’y avait plus un bruit. Tout était calme, beaucoup trop calme, comme si la demeure de la jeune fille fut atteinte d’un étrange mutisme. De même, à l’extérieur, les animaux semblaient avoir cessé leurs activités nocturnes, attendant avec anxiété la suite des événements, jaugeant la menace, à moins qu’ils n’eurent déjà tous fui…
– Je ne sais pas ce qu’il se passe, Carrot, mais je…

Blong !
– Qu’est-ce que c’était ?
Pling ! Prang ! Crak !
– Ça vient d’en bas… Et, ça… ça… Ça attaque la maison !
Carrot se cacha sous les draps et mit les pattes sur sa tête en tremblant. Il ne savait rien de ce qui se passait à l’étage inférieur, mais c’était autre chose qui l’effrayait, qui l’effrayait bien plus. Dans le regard de Pepper ni la peur ni l’angoisse n’avait plus leur place. Elles avaient été chassées par la colère. Une colère bouillonnante qui faisait rougeoyer yeux de la jeune fille dans la nuit. Une colère comme seule les adeptes du désordre originel savait déchaîner. En Pepper enflait la fureur dévastatrice du chaos.
– Personne ne s’en prend à ma maison ! hurla la sorcière avant de se jeter vers la sortie de sa chambre et d’ouvrir la porte avec fracas.
Dans sa main droite, l’énergie venue du monde d’en bas pulsait au rythme de son ire, éclaboussant les murs d’une clarté haineuse. Telle une walkyrie vengeresse, la jeune fille se précipita dans le corridor puis dans l’escalier, dévalant les marches quatre à quatre. Carrot rassembla son courage et la suivit à une distance qu’il espéra raisonnable, pour sa propre sécurité.
Lorsque la furie arriva au rez de chaussez, elle constata que tout était en place, tel qu’elle l’avait laisser avant d’aller se coucher. Les livres demeuraient sagement sur leur étagères. Les chaises se reposaient paisiblement contre la table. Le l’arbre-poutre, qui prenait racine loin sous la maison et la soutenait, veillait sur ses occupants avec le calme des siècles.
Crak ! Bling ! Pam !
– À la cave !
Repartie au pas de course, Pepper traversa le salon puis la cuisine et s’engagea telle une tornade dans le couloir au bout du quel se trouvait la porte menant sous la maison.

Dans le sous-sol, les troupes silencieuses attendaient leur ordres. Baignées d’une aura au vert sombre et sauvage, les sentinelles de chitine patientaient, contraintes par un sortilège à la plus dévouée obéissance.
Sous les milliers d’yeux à facettes de ses soldats, aux fond de la salle souterraine, une silhouette vaguement humaine, emmaillotée de haillons, déchiquetait les meubles, broyait les caisses et creusait le sol. La créature à la force démesurée avait entrepris un saccage méthodique du lieu, ne s’arrêtant que pour examiner à la hâte les débris dans la pénombre verdâtre. Même si elle faisait montre d’une brutalité animale, elle semblait plus animée d’un désir d’efficacité que de sauvagerie. Alors qu’elle continuait sa fouille violente et méticuleuse, elle s’immobilisa soudain.
Quelque chose approchait à grande vitesse. Un bruit de course. Derrière la porte !
– GRAVITAS SPIRALIS !
Tout a coup, le lourd panneau de hêtre massif vola en un millier d’échardes. Le monstre plaça son bras à hauteur de sa tête pour se protéger. Les guenilles qu’il portait furent déchiquetées, mais l’intrus, lui, ne sembla nullement affecté par l’attaque. En réponse à celle-ci, d’un geste il commanda son armée. Ce fut alors, une nuée de taons, frelons, punaises et cancrelats qui se jeta sur l’adolescente enragée qui venait de pénétrer dans la pièce. Et tandis que l’essaim bourdonnant attaquait par les airs, à ses pieds, des bataillons grouillant de cloportes, mille-pattes et autres araignées se ruaient eux aussi vers la furie.
– GRAVITAS SPIRALIS !
De nouveau le vortex gravitationnel se forma dans la main droite de la jeune fille et comprima la réalité en son centre avant de la relâcher en une effroyable débauche d’énergie. Toutes les bêtes, rampantes comme volantes, se retrouvèrent propulsées contre les murs et le plafond et s’y écrasèrent en un ignoble craquement. Le monstre, lui, avait bondi dans un recoin de la cave derrière un pan de mur qui l’avait protégé.
Pepper, aveuglée par la colère, en appelait encore au même sortilège. Ainsi, elle concentra derechef l’énergie au creux de sa paume en invoquant la force sombre qui crachait sa nitescence fielleuse alentour. Le crépitement cramoisi faisait danser les ombres comme autant de démons se préparant au festin des âmes.
Mais dans le fond de la sous-sol, le monstre s’était relevé. La créature avait perdu ses dernières guenilles, tombées en lambeaux. Sur sa silhouette grise, les reflets carmin du chaos se mêlaient au halo vert lugubre qui émanait de son être. Les contours du monstre se détachaient ainsi clairement dans la pénombre. Un corps humanoïde élancé, dont chaque membres étaient pourvu d’une rangé de pics acérés, était surmonté d’une tête triangulaire aux yeux proéminents. L’abomination ne paraissait pas être recouverte peau mais de plaques, tout comme la vermine répugnante qu’elle contrôlait. Un son strident, mélange de cliquetis, grincement et stridulation, s’échappait de la bête, de plus en plus aigu, de plus en plus fort. Il allait passer à l’attaque !
– GRAVITAS SPIRA… Peuh !
Rapide comme la foudre, le monstre avait bondi en assenant un puissant coup d’épaule à Pepper. La jeune sorcière, déséquilibrée, perdit son sortilège et alla s’écraser contre un des murs maculés des restes de d’insectes. Légèrement sonnée, l’adolescente ne parvint pas à canaliser la magie assez rapidement. La bête en profita.
Elle se jeta sur elle. De ses mains griffues, elle lui agrippa les poignets qu’elle plaqua avec une force herculéenne contre les briques poisseuses. Galvanisé par sa supériorité, le monstre scintillait à présent d’une aura émeraude amplifiée par les reflets de sa carapace d’albatre.
Pepper, reprenant ses esprits, porta le regard sur son agresseur. Une vision d’horreur.
Une énorme tête opaline aux yeux gris et hypertrophié la fixait. Tandis que les appendices buccaux de la créature frétillaient en exhalant une odeur putride, la jeune fille devenait livide.
Une mante ! Une mante humaine !
Devant l’hybride répugnant, toute la fougue, la hargne et la combativité de la jeune sorcière s’était soudain évanouies. Ne restait plus que la terreur.
Il va me manger, pensa-t-elle, il va vraiment me manger !
Lorsque l’un de palpes gluant de la créature approcha de la joue de l’adolescente, celle-ci, tétanisée, ne pouvait même plus crier. L’étreinte de la peur était si forte qu’elle l’empêchait de réfléchir, pourtant elle eut la fugace impression que la créature hésitait. Quelque chose semblait la retenir. Pour le plus grand malheur de la jeune fille, cela ne dura pas. Le monstre fit crisser ses organes dans un bruit ignoble et de plus en plus fort. La fin était proche, Pepper vivait sans doute ses derniers instants
C’est alors qu’une tornade orangé pleine de griffes et de crocs bondit sur la tête du monstre, frappant mordant et écorchant.
– Carrot ! lâcha Pepper dans un souffle.
Le petit matou se démenait comme un beau diable, esquivant le monstre d’un coté, sautant et griffant de l’autre. La jeune sorcière abasourdie parvenait difficilement à réaliser ce qui était entrain de se passer sous ses yeux. Tout allais trop vite, elle avait du mal à suivre. Les mouvements de son chat étaient fulgurant. Comment cette petite boule de poil à la tête ronde parvenait-elle à une pareille vitesse ?
C’était sans réelle importance à vrai dire, l’adolescente savait que ça ne durerait pas. Bien que son ami à quatre pattes occupait le monstre, ce dernier ne faiblissait pas. Et au rythme de la confrontation elle était certaine que le félin, lui, fatiguerait rapidement.
Il fallait faire quelque chose et vite. Mais quoi ? Le vortex gravitationnel était trop difficile à diriger avec précision. Carrot serait inévitablement touché…
Réfléchis Pepper, Réfléchis !

Je sais !
– Carrot tient toi près à filer !
Le matou, toujours au prise avec l’abomination insectoïde n’avait pas le temps de faire le moindre signe pour confirmer qu’il avait bien compris. La sorcière commença néanmoins, priant le Chaos pour qu’il ait entendu. Elle traça dans les airs les runes cabalistiques nécessaire à ce sortilège. Des traits d’étincelles rougeoyantes se formaient la où passaient ses doigts fins, dessinant de complexes arabesques. Au centre du symbole apparaissait une sphère violacé qui dégageait une intense lumière
– Salle monstre, je vais te vaincre ! Foi de Pepper !
À ces paroles, la créature eut un bref mouvement de tête vers la sorcière. Un instant d’inattention dont la furie féline profita pour assener un coup de griffe bien sentit.
C’était le moment idéal !
– Carrot ! Maintenant ! INFRA MUNDIS INFERNO !
Le matou agile agrippa un lambeau de manche de ce qui avait dû être une veste. Se balançant ainsi au bras de l’horreur chitineuse, il se propulsa loin d’elle juste avant que le jet de flammes améthyste la frappe de plein fouet.
Les gerbes du feu dévastateur de l’infra-monde se déversaient comme vomies de la bouche d’un démon. La chaleur était insoutenable, le brasier aveuglant, la survie impossible.
– SORTIS TERMINARE !
La brèche entre les réalités se referma, tarissant la source ignée. Au sous-sol, quelques foyers demeuraient, projetant ombre et lumière sur la scène aux allures de petit cataclysme. Au centre, figé dans une pose défensive le monstre tenait toujours debout.
– Impossible ! s’exclama Pepper. Comment…
C’est alors que la carapace calcinée de la bête se fendilla. Des dizaines de craquelures courraient le long de ses membres, sur sa tête et son abdomen. Un bras tomba avant que le reste du corps ne suive et s’écrase au sol en un nuage de poussière.
La jeune sorcière lâcha enfin un soupir de soulagement.
– Ça y est Carrot ! On l’a eu ! Carrot ?
– Miaou, répondit le matou qui sortait de derrière un grand coffre renforcé.
– Ah ! Oui ! Vite il faut éteindre les dernières flammes. Je ne veux pas que la maison parte en fumée !
Ils s’affairèrent ainsi tous deux avec sceaux d’eau et couvertures humides. Au milieu des débris les déplacements étaient mal aisés, mais ils parvinrent avec courage à étouffer les dernières flammèches.
Pepper ruisselante, s’assit sur une des grosses racines de l’arbre-poutre qui descendait dans la cave.
– Mon pauvre, toi aussi tu as souffert du combat, dit-elle en caressant le bois noirci.
– Miaou, fit remarquer Carrot.
– Oui, oui, toi aussi mon petit héros. Je ne t’oublie pas. D’ailleurs je pense que tu as largement mérité une récompense.
– Miaou ?
– Ça va te plaire un repas spécial : délice de poulet à la sauce des héros.
– Miaou !
– Mais pour l’heure, j’ai vraiment besoin de dormir. Je fais venir le golem devant la maison et je prépare quelques glyphes de garde pour qu’on soit tranquille et on retourne se coucher.

Ainsi, aux premières lueurs de l’aube, l’adolescente prit un repos bien mérité.
Délaissant quelques instants sa maîtresse endormie, le petit félin retourna dans sa cachette secrète. Sa collection clinquante était toujours bien à l’abri. Il ressortit satisfait de son inspection. De plus, dans les bois alentour, les murmures habituels de la nature étaient revenus. D’ailleurs ne venait-il pas d’entendre ce buisson bruisser. Bah, peu lui importait finalement. Il se sentait trop las pour partir en chasse pour l’instant. Autant attendre le repas du héros, il en valait bien plus la peine.

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« Une nuit agitée » de Johan Herrmann est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution 4.0 International.
Fondé sur une œuvre à http://www.peppercarrot.com.

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