Soufflait le vent, tombait la neige

Soufflait le vent, tombait la neige, rougissait le bout du nez.
– Atchoum ! Brrrr ! Je déteste le froid ! s’exclama Safran dont on ne voyait plus le roux de la chevelure sous l’épaisse couche de poudreuse qui la recouvrait. Si seulement j’avais une potion de chaleur instantanée sous la main, ou au moins une coquille d’œuf de phénix !
– Miaou ! approuva la petite chatte au pelage semblable au manteau hivernal de Dame Nature.
– Truffe, viens ! Viens vers moi pour te réchauffer.
L’animal transi ne se le fit pas répéter et sauta dans les bras de la jeune sorcière.
– Fichu balai ! reprit celle-ci. L’enchanteur va m’entendre quand nous serons de retour à Komona ! Si nous parvenons à rentrer… En plus j’ai perdu mon chapeau…
– Miaaaou ! fit Truffe plaintive.
– Oui je sais, le sortilège de protection du froid était aussi sur le balai, répondit-elle en serrant son familier contre sa poitrine. Mais ne t’inquiète pas, on va s’en sortir.
La sorcière, vêtue de ses seuls habits citadins – jupe, chemise, veste légère et escarpins – grelottait à en faire chuter la neige de ses cheveux. Elle scrutait désespérément le paysage brouillé par les innombrables flocons en cherchant à se repérer dans ce maelström de blancheur. Sur sa gauche s’étendait ce qui semblait être une prairie, mais la visibilité était à ce point mauvaise qu’il aurait tout aussi bien pu s’agir d’un jardin. La mine perplexe, elle tourna la tête de l’autre côté. Malgré le vent qui sifflait à ses oreilles elle entendit les clapotis d’une rivière proche.
Lors de la chute due au véhicule à la magie défectueuse, elle avait cru apercevoir le grand arbre de sa chère ville flottant dans les airs au loin. Par malheur, les vrilles et les embardées de l’engin fou avaient complètement désorienté la jeune fille.
– Je crois bien que nous sommes perdues, Truffe, dit-elle avec gravité avant de claquer des dents. Et j’ai tellement froid que je ne peux même pas me concentrer pour invoquer quoi que ce soit. Les adeptes de Kielbasah ne sont pas faits pour ces températures !
– Miaou… répondit la petite chatte avec compassion et un brun de défaitisme.
– Ça va… Atchoum ! Ça va aller. On va trouver un abri.
Safran se tourna alors dos au vent et commença à marcher. La neige qui fondait au contact de sa peau et de ses chaussettes en soie se transformait en une eau froide et délétère, volant toujours un peu plus de sa chaleur. Le liquide gelé ruisselait le long de ses jambes jusque dans ses souliers, engourdissant ses orteils. Le vent, quant à lui, mordait avec une hargne véhémente les épaules de la jeune fille comme un prédateur cruel.
La sorcière marcha pendant un temps qui lui parut une éternité dans ce blizzard qui se renforçait de minute en minute.
Alors que ses forces et son courage la quittaient avec la rapidité d’une proie en fuite, Safran aperçut une masse sombre se découper à quelques mètres.
– Regarde Truffe, dit-elle à sa chatte pelotonnée contre son torse, on dirait que l’on arrive vers une paroi. On va pouvoir s’abri…
GRRRRRMMMMMMM !
– Ah ! Mais qu’est-ce que…
GRRRRRMMMMMMM !
Dans le tumulte des flocons, les contours de ce qu’elle avait pensé devenir un refuge se déployèrent en une immense silhouette. À quelques mètres seulement de la jeune sorcière, un géant aux lignes indistinctes, mais à la carrure colossal se tenait à présent immobile. Les dents de la pauvrette claquèrent de plus belle. Elle ne savait plus qui du froid ou de la peur la rendait si fébrile.
Elle n’eut même pas le temps de se donner une réponse. Soudain, les yeux du monstre s’illuminèrent, dardant une vive clarté sur l’adolescente désemparée.
Devant la brusquerie de ce retournement de situation, la jeune fille ne faisait plus un seul mouvement. Elle semblait pétrifiée.
Quelle était donc cette abominable créature ?
Alors que les secondes s’égrainaient dans un immobilisme terrifié, sans crier gare, Truffe sauta des bras de la sorcière et défia le colosse. La petite chatte souffla, cracha, feula. Personne ne menaçait impunément Safran ! Aussi grand soit-il, s’il approchait, ce monstre tâterait de ses griffes !

Les invectives félines n’eurent malheureusement aucun autre effet que de faire se mouvoir le goliath.
GRRRRRMMMMMMMPRRRR !
Un seul de ses pas avait fait trembler la terre et chuter la pauvre adolescente. Truffe, sa bravoure envolée comme les flocons qui lui cinglaient les moustaches, reculait en tremblant.
– Ça… va… al… ler… tenta de la rassuré la Safran.
Hélas, les vibrations de deux nouvelles enjambées titanesques anéantirent le reste de courage de la jeune fille. Et lorsqu’une gigantesque main s’était approchée pour la saisir, plus rien ne retint sa panique.
– Aaaaaaaah !
Sans même comprendre comment elle avait réussi à se lever, elle courait maintenant à en perdre haleine, son familier non moins affolé sur ses talons. La terreur s’était transformée en une force nouvelle, celle qui lui fallait pour sauver sa vie !
Pourtant, chaque foulée lui coûtait. L’air gelé qu’elle inspirait à grandes goulées lui brûlait les poumons tandis que le froid lui glaçait les os. Le vent qui avait encore forci et qu’elle bravait de face lui fouettait le visage.
Derrière les deux fuyardes, la créature imperturbable avançait de son pas lourd et égal tout en gardant ses yeux lumineux braqués sur ses cibles qui s’éloignaient.
Instinctivement, Safran regarda derrière elle et un semblant d’espoir commença à poindre dans le cœur de la jeune fille. Elle courait plus vite que le colosse !
– On va y arriver Truffe ! Vite !
La sorcière et sa compagne féline continuèrent leur course à travers la prairie enneigée, battue par ce vent aussi hargneux qu’inlassable.

Quelle distance parcoururent-elles ? Des centaines de mètres ? Des kilomètres ? Comment savoir dans cette tempête ?
La jeune fille commença à ralentir, moins par confiance que par fatigue, avant de s’immobiliser.
– Je… Je n’en peux plus, souffla-t-elle.
Au loin, les yeux lumineux avaient disparu, happés par le rideau de neige déchaînée, mais le bruit des pas titanesques se faisait toujours entendre.
– Miaou ! encouragea Truffe.
– Je…
Safran s’écroula. À bout de force.
– Miaaaa ! s’écria la petite chatte qui tenta de lui lécher le visage pour la faire revenir à elle. Constatant l’inefficacité de sa tentative elle secoua la jeune sorcière du plus fort qu’elle put puis lui mordilla une oreille. Toute à son désespoir, elle alla même jusqu’à lui planter ses griffes dans le bras.
Rien n’y fit.

Dans le blizzard, les yeux lumineux réapparurent.

***

Soufflait le vent, tombait la neige, reniflait le bout du nez.
– Snif, snif… grmblm…
Une chaleur douce et laineuse enveloppait la jeune fille qui sortait doucement de ses songes. Des mugissements du vent gelé ne demeuraient qu’un murmure atténué par les briques des cloisons. Dehors, les flocons tourbillonnaient en un ballet constant et chaotique. Dedans, les flammes de l’âtre réchauffaient les corps et les cœurs.
– Snif, snif…
Une délicieuse odeur de ragoût s’était frayé un chemin jusqu’aux narines de l’adolescente. Le doux fumet la ramena rapidement à la réalité. Elle battit alors paupières. Lorsqu’elle se fut acclimatée à la lumière, elle réalisa qu’elle se trouvait allongée sous un plafond mansardé.
– Où suis-je ? se demanda-t-elle tout haut. Où est Truffe ? Où est passé le…
Ses yeux s’agrandirent de stupeur lorsque la mémoire lui revint soudain. Elle redressa subitement le buste et chassa les couvertures.
– LE MONSTRE ! TRUFFE ! TRUFFE ! appela-t-elle.
– Miaou ! répondit une voix féline.
– Truffe ! C’est t…
En lieu et place de la chatte à la robe crème qu’elle s’était attendue à voir, c’est un matou roux et tigré qui entra dans la pièce.
– Mais que… balbutia Safran. Carrot ?
– Miaou, répondit l’intéressé.
– Truffe, tu as vu Truffe ? l’interrogea l’adolescente angoissée.
– Ne t’inquiète pas, dit une voix dont la propriétaire passait le seuil de la porte. Elle va bien, mais elle est encore faible.
Pepper, dans ses habits d’hiver, entra avec la boule de poils dans ses bras. Safran sauta de sa couche pour venir à sa rencontre, mais fut immédiatement prise d’un vertige. Elle se cramponna à la tête de lit pour ne pas vaciller.
– Et elle n’est pas la seule, reprit la sorcière de Chaosah en déposant son précieux fardeau sur les couvertures.
Safran regagna les draps moelleux et y accueillit son amie à fourrure.
– Viens là ma belle, lui dit-elle en la couvrant de caresses.
Bien qu’à peine audible, un petit « Miaou » affectueux et émouvant lui répondit.

Les laissant à leurs retrouvailles, Carrot et Pepper s’éclipsèrent quelques instants pour revenir avec un plateau couvert de victuailles, dont une pleine assiette du plat de pomme de terre et de viande au fumet irrésistible.
Les convalescentes affamées se jetèrent dessus. Tout en mangeant, la rouquine qui reprenait des forces à vue d’œil se tourna vers sa bienfaitrice.
– Pepper, comment sommes-nous arrivées ici ? C’est toi qui es venue nous sauver du monstre aux yeux éclatants ?
– Non, pas exactement, répondit-elle en s’asseyant au bord du lit. Aux yeux éclatants tu dis ?
– Oui, un colosse dont les pupilles éclairaient comme mille soleils !
– Oh… commença-t-elle en se passant une main derrière la nuque.
– Comment ça, « Oh » ? fit Safran soupçonneuse.
– À vrai dire c’est mon golem de garde qui vous a trouvé dans la tempête et qui vous a amenée ici. Je crois que c’est lui ton monstre. Il voulait seulement vous aider.
– Quoi ! s’indigna l’alitée en pointant sur son infirmière de circonstance une fourchette portant un morceau de ragoût. C’est à cause de ton fichu système de sécurité que j’ai failli mourir congelée ?
Pepper fronça les sourcils face à cette attaque injustifiée.
– C’est grâce à lui que toi et Truffe êtes ici au chaud ! s’emporta-t-elle. Et c’est moi et Carrot qui nous sommes occupés de vous, nom d’un dragon !

Safran était allé trop loin et elle le savait. Elle baissa les yeux dans son assiette avant de repousser cette dernière sur le côté, se sentant soudainement indigne de la terminer.
– Pardon, regretta-t-elle, j’ai eu tellement peur…
La colère de son hôtesse s’envola aussi vite qu’elle était apparue et un sourire de compassion se fit jour sur ses lèvres. La sorcière rousse, elle, se remémorant ses terribles instants, sentait les larmes lui monter.
C’est alors que, sans crier gare, elle vint enlacer Pepper et pleurer sur son épaule.
– Merci, chuchota Safran entre deux sanglots.
Sa camarade ne répondit rien, mais lui rendit son étreinte. Les deux félins se joignirent aux effusions, achevant de réconforter la malheureuse.

Ses vives émotions apaisées, la jeune fille se recula sur le lit. Elle essuya ses yeux rougis qui exprimaient à présent autant la joie que la gratitude. C’est à ce seul instant, avisant la manche humide, qu’elle se rendit compte qu’elle portait par dessus ses vêtements un long gilet de laine qui ne lui appartenait pas. Elle se trouvait à nouveau émue par la sollicitude qu’on lui avait témoignée, mais en son for intérieur quelque chose n’allait pas.
– Il faudra faire quelque chose tout de même, ton cardigan n’a vraiment aucun style, déclara-t-elle.
– Ahahah ! Tu vas beaucoup mieux on dirait ! rétorqua Pepper amusée.

Soufflait le vent, tombait la neige, riaient les amies.

Licence Creative Commons
« Soufflait le vent, tombait la neige. » de Johan Herrmann est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution 4.0 International.
Fondé sur une œuvre à http://www.peppercarrot.com.

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5 réflexions sur “Soufflait le vent, tombait la neige

  1. J’ai eu beaucoup de plaisir et de jolies images en tête à lire cette histoire. Merci ! Qu’est-ce que j’aimerai pouvoir avoir des mois de 100 jours pour écrire des épisodes aussi long et cinématique!
    J’aime beaucoup l’ouverture avec Saffron et Truffe, son monologue, sa colère, sa détresse et le froid. Très bonne progression. « nom d’un dragon ! » est une expression de Pepper que j’ai également beaucoup aimé.

    • Merci beaucoup !
      Je suis ravi que cela vous ait autant plu. 🙂
      De mon côté, plus je relis l’histoire, plus je lui trouve des défauts… Je vais laisser reposer un peu pour pouvoir la voir d’un œil (presque) neuf plus tard. De toute manière, je reprendrai un cycle de correction globale quand j’aurai tout écrit.

      Pour ce qui est d’un épisode long, c’est une simple idée, mais si vous avez un peu de temps (où juste en en prenant un peu sur les épisodes habituels) vous pourriez éventuellement réaliser un épisode plus long une fois par année. Étalé sur une dizaine de mois c’est peut-être envisageable ?
      Après, il faut voir si ça ne ralentit pas trop le rythme de sortie du reste. Enfin, c’est surtout pour vous avec Patreon, il ne faudrait pas que ça vous pose des problèmes financiers.

      Enfin bref, c’est juste une idée. 🙂

      • Une idée que je vais garder en tête. Peut-être c’est là une bonne stratégie pour faire un épisode de Noël un peu plus long et narratif. Techniquement, c’est possible d’aller jusqu’à 99 pages avec mon système de traduction 🙂 Bon courage pour la correction/relecture.

      • 99 pages, ça devrait être largement suffisant ! (ou alors c’est l’année qui ne sera pas suffisante ^^ )
        Merci pour les encouragements 🙂

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