Le potage miracle

Dans la chaumière au toit bleu, à petit bouillon sur le feu, cuisait la soupe des vigoureux. Dans la petite maison aux murs blancs de chaux, la vieille dame s’occupait à couper les poireaux. Les enfants de Bout-un-Cureil venaient souvent, parfois en coup de vent, visiter la vieille dame au sourire charmant. Ils étaient alors assurés de gâteaux en ribambelle donnés par la joyeuse Grand-Mère Cannelle.

En ce jour pourtant, à sa porte frappant, n’était point une enfant.
– Une seconde ! s’écria l’ancêtre.
– Miaou ! s’impatientait un petit être.
– Tiens-toi bien ! sermonna une jeune voix féminine.
– Le petit Carrot et ma chère Pepper, je devine.
– Oui Grand-Mère. C’est moi, c’est Pepper.
– Entrez mes chéris, venez à l’intérieur.

La jeune sorcière et son filou félin se faufilèrent dans l’enfilade de couloirs tortueux qui constituait un des terrains de jeu préféré des petits boute-en-train curieux et, accessoirement, l’habitat singulier de la maîtresse des lieux.
Après quelques secondes d’une incertaine errance, Carrot s’arrêta et huma l’air avec assurance. Ses prunelles grossirent puis ses paupières s’étrécirent et sur ses lèvres se dessina un sourire. Il s’élança alors sans hésitation dans les corridors de la petite maison. Pepper le suivit tant bien que mal dans cet étrange et biscornu dédale. Les murs étaient de torchis, de brique, de bois et de pierres rougies. Le sol était de carrelage, d’acajou, d’un dallage de brun et de roux.

Arrivés dans la cuisine où attendait une sardine anodine exhalant son effluve comme le fil d’une Ariane féline, les deux visiteurs saluèrent avec une joie tumultuaire la joviale ancêtre d’une accolade sincère.
– Bonjour Grand-Mère, comme je suis heureuse de te voir.
– Et moi ma petite, j’en suis ravie. Tu peux me croire.
Carrot lui n’émit pas un miaulement, car après un salut diligent se rua sur le poisson succulent. Tout en regardant son chat grignoter, d’une remarque Pepper ne put s’empêcher.
– Eh bien Carrot, dès qu’il s’agit de ton estomac, sur une montagne ou dans une grotte, tu trouves toujours le chemin adéquat. Mais au fait Grand-Mère, dit-elle, se tournant vers cette dernière, ils ont encore changé tes couloirs. Sans Carrot et son flair, j’aurais pu y rester jusqu’au soir.
– Ah ma chère enfant ! Sache qu’ils sont un symbole vivant, ses couloirs et corridors mouvants. Ils sont comme le feu de Kielbasah, changeant de forme, changeant les voies qui mènent à mes grands ou bien mes petits plats. Mais assez parler architecture, sans me perdre en vaines conjectures, je ne te pense pas ici pour la beauté de mes murs.
– Non Grand-Mère, tu as raison, il y a bien des choses qui m’amènent en ta maison. À vrai dire, il s’agit de mes marraines opiniâtres.
– Les vieilles chouettes acariâtres ?
– Celles-là mêmes, très chère Grand-Mère.
– Mais que te veulent ces trois vipères ?
– Elles me soumettent à des épreuves.
– Chercheraient-elles certaines preuves ?
– Celles de ma hargne et de ma malice.
– Par les braises et le feu des abysses rôtissant l’éternelle et Très Sainte Saucisse ! Toi, ma petite Pepper au miel de fleur, toute de gentillesse et de douceur ; comment veulent-elles, ces drôlesses, te changer de tourterelle en diablesse ?
– Je n’en ai cure à la vérité, car moi, je ne désire en rien changer !

À la suite de cette exclamation plaintive, l’ancêtre bienveillante et compréhensive, vint serrer contre sa réconfortante épaule, la jeune sorcière pleurant comme un vieux saule. Carrot, plein d’amour et d’empathie, délaissa sa sardine savoureuse, pour bonté et sympathie venir témoigner à la malheureuse. Si bien entourée, Pepper sécha vite ses larmes. Le calme retrouvé, Cannelle venta un de ses charmes.
– Ma douce enfant, j’ai peut-être pour toi, une clef à ton tourment, mais avec mesure tu devras user de cet enchantement.
– Quelle est donc, Grand-Mère, cette magie dont tu devises ? Quels effets salutaires affaibliront donc l’emprise de mes tyranniques marraines, despotes de Chaosah, me donnant enfin les rênes, de mon destin, de mon karma ?
– C’est juste ici, ma petite, bouillonnant dans ma marmite, toute la hardiesse et le courage, d’une potion venue du fond des âges.

Pepper impressionnée s’approcha du chaudron. De son odorat affûté, examina les exhalaisons.
– Quelle odeur délicieuse ! remarqua-t-elle.
– Gage de magie harmonieuse, précisa Cannelle.
– Me permets-tu, Grand-Mère ? demanda Pepper, avisant une cuillère.
– Prends-en une louche, ma chère, répondit l’ancêtre en désignant cette dernière.
La jeune sorcière se saisit de l’ustensile, but d’un trait puis leva un sourcil. Une couleur pourpre colora sa figure, ses yeux et sa bouche s’agrandirent, des volutes de vapeur apparurent au rythme de ses saccadés soupirs.
– Sens-tu les effets de ma préparation ? demanda l’aïeule.
– Oui… Oui… Efficace comme potion, répondit la filleule. Ça va chauffer pour mes marraines !
– Te voilà prête à entrer dans l’arène.

Pepper s’en retourna le cœur vaillant affronter sa vie et ses tourments.
Grand-Mère Cannelle, par la fenêtre, la regarda s’éloigner. Alors, par hasard peut-être, de sa bouche s’échappa une pensée.
– Pour le courage des jeunes gens, rien ne vaut une bonne soupe aux piments !

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« Le potage miracle » de Johan Herrmann est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution 4.0 International.
Fondé sur une œuvre à http://www.peppercarrot.com.

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