Souvenir d’une rencontre (non corrigé)

Un balai filait à travers ciel en ce matin d’été. Le soleil, qui se levait paresseusement de son lit d’horizon, envoyait tout de même de bonne grâce quelques rayons lumineux sur la poudre scintillante embellissant autant qu’enchantant le manche et la paille de l’ustensile sorcier de locomotion.
À califourchon sur le grand bâton de bois une jeune sorcière à la toilette élégante, mais quelque peu rapiécée parcourait des yeux la canopée de la forêt de Bout-un-Cureuil. Elle était en quête d’un ingrédient arboricole pour sa toute nouvelle potion.
Confortablement installé sur la paille du balai volant, son chat roux qui était également son assistant scrutait lui aussi la cime des arbres.
Le balai quant à lui était maintenu dans une direction approximative, mais là n’était pas l’important. L’attentive scrutation des cimes l’était bien davantage. C’est ainsi qu’à vitesse de vol réduite, les deux chercheurs espéraient trouver une pointe de Pin-d’argent, rare bourgeon ne fleurissant qu’aux fortes chaleurs de la belle saison.

Tout à leur tâche concentrés, la sorcière et son assistant félin furent surpris de l’arrêt soudain de la forêt. À la place de celle-ci défilait à présent à quelques mètres sous leurs pieds une verte prairie. La jeune femme tempéra la course de son destrier de bois et de paille et releva la tête avant de s’adresser à son chat.
– Eh bien, Carrot, il semble que nous nous soyons bien éloignés. Nous devrions…
Elle ne termina pas sa phrase. Quelque chose avait attiré son attention. Une légère brise avait fait bruisser de façon singulière l’épais feuillage d’un arbre qui n’appartenait pas à la forêt. Ce bruit avait quelque chose de familier.
Après un miaou interrogatif de la part de son compagnon perplexe, la jeune arcaniste tourna lentement la tête pour découvrir sur sa gauche une butte au sommet de laquelle trônait un chêne immense et majestueux.

Sans plus d’explication, le balai fut dirigé à la rencontre de ce monument végétale. Carrot devait bien s’avouer très intrigué. Il n’avait pas souvenir de n’avoir jamais approché cet endroit, mais ne doutait pas qu’une explication le contenterait tantôt. Pourtant, alors que le bâton empaillé s’engageait sous la frondaison de l’arbre solitaire, c’est l’ombre rafraîchissante qui donna sa première satisfaction au félin, car lui n’avait pas de chapeau pointu pour se protéger du soleil.

Quand le balai s’immobilisa au niveau du sol, Carrot sauta à terre avant que sa maîtresse ne descende elle aussi de son moyen de locomotion favori, puis s’approche de l’énorme tronc et passe sa main sur son écorce. Le matou observait la scène avec circonspection, sa maîtresse étant, semblait-il, perdue dans de lointains souvenirs.
Lorsqu’elle se décida à retirer sa main et à s’adosser à l’arbre, le chat découvrit une inscription à la surface de celui-ci.
« Pepper & Zingiber », le tout, entouré d’un cœur.
Pepper, pour la côtoyer chaque jour et l’avoir présentement sous les yeux, était on ne peut mieux connue du petit félin, mais qui était donc ce Zingiber ?

Comme si elle avait entendu cette question sourde, la jeune sorcière commença à raconter.
– C’était il y a des années de cela, j’habitais avec mes parents dans une maison non loin d’ici. Un été, ils m’ont envoyée seule cueillir une salade sauvage au pied du grand chêne. Tiens, regarde, il en pousse encore ici et là, indiqua-t-elle en les montrant du doigt, mais il y en avait plus quand j’étais petite. À cette époque, poursuivit-elle, je n’avais pas encore de balais, mais j’aimais déjà parcourir les grandes étendues.
Elle eut un petit sourire amusé et grattouilla le chat qui était venu sur ses jambes pour suivre son récit.
– En fait, reprit-elle, les grandes étendues se bornaient surtout aux abords de la maison. Le grand arbre à salade comme l’appelait mon père était pour moi une contrée sauvage et inexplorée. Seuls mes parents s’y arrêtaient de temps à autre avec leurs balais. Aussi, venir jusqu’ici toute seule en quête de salade fraîche était en soi une formidable aventure. Et je m’étais bien préparée. J’avais enfilé ma jupe d’aventurière que maman m’avait confectionnée solide, ma chemise de voyage et mes plus belles guêtres, des grises avec de petits poids verts, sans oublier mes souliers enchantés et mon sac à dos. Tu m’aurais vue. Une véritable petite exploratrice.

Pepper, en se remémorant ses souvenirs, se perdit un moment dans la contemplation des nuages lointains. Leurs formes changeantes se faisaient le miroir de ses réminiscences enfantines. Leur flux lent et paresseux emportait l’esprit de la jeune sorcière vers le lointain.
– Miaou, fit Carrot impatient d’écouter la suite.
– Heu… Oui, se reprit-elle. Ainsi donc j’arpentais la forêt en direction de mon objectif en dévalant puis escaladant les combes et en traversant à gué les ruisseaux. Oh, il y avait bien un chemin plus facile et praticable, mais ça n’aurait pas été une vraie aventure, tu comprends.
Carrot, afficha une moue dubitative, mais ne l’interrompit pas.
– Lorsque je suis arrivée au pied de la colline j’étais toute crottée, mais formidablement joyeuse, car mon trésor, les salades, m’attendait. Et j’avais bien l’intention de rapporter la plus grosse de toutes. J’ai gravi la colline en regardant distraitement aux alentours, mais elles étaient trop petites. Alors j’ai fait le tour du chêne, et là je l’ai vu. C’était la plus grosse salade du monde… Mais elle était dans les mains d’un garçon ! Un garçon endormi au pied de l’arbre. Il portait un kimono bleu, des sandales aux semelles de bois et sur son visage était posé un chapeau de paille. Alors je l’ai secoué gentiment en lui disant de ma petite voix
« Hey, s’il te plaît, tu me donnes ta salade ? »
À ce moment le garçon se réveilla et souleva son chapeau de sa main libre. Il était du même âge que moi. Ils avaient les yeux noisette et les cheveux très clairs presque blancs.
– Miaou ? fit Carrot.
– Oui tu as deviné, il venait du pays des lunes couchantes. Mais laisse-moi te raconter la suite. Quand il a porté son regard sur ma figure maculée de terre et mes cheveux pleins de brindilles et de feuilles mortes, ses pupilles se sont dilaté et il a crié.
« Haaaaa ! Un troll ! »
Sur le coup j’ai eu peur, mais ensuite j’ai éclaté de rire. Et alors qu’il allait s’enfuir, il se ravisa en constatant que je n’étais qu’une petite fille. Moi, toute hilare que j’étais je n’avais pas perdu de vue ma première préoccupation.
« Tu me donnes ta salade ? » lui redemandais-je. Et tu sais ce qu’il m’a répondu avec sa trogne toute renfrognée ?
– Miaou.
– Il m’a dit « Je ne donne rien à une tête de troll ! ». Il avait l’air si sérieux qu’il m’a fait rire encore plus. Et finalement il a ri avec moi. Puis nous avons fait plus ample connaissance. Il s’appelait Zingiber. Lui et ses parents étaient partis en voyage d’études afin d’apprendre la manière dont les sorciers et sorcières de nos contrées se servaient de la magie. Tout excitée, je lui ai parlé du peu que je savais en magie à l’époque comme si j’étais une grande maîtresse des arcanes, mais finalement, nous avions vite changé de sujet. Ainsi, nous avions échangé sur nos quotidiens respectifs et d’autres choses, mais surtout nous avions joué ensemble.

Carrot vit les yeux de la jeune sorcière retourner vers les nuages et alors qu’il s’était attendu à un nouveau moment de rêverie, sa maîtresse fronça les sourcils.
– Toutefois, continua-t-elle, au moment de partir il n’avait quand même pas voulu me donner sa salade ! J’ai dû en cueillir une autre…
Les poings sur les hanches, Pepper afficha une moue boudeuse qui tira un sourire à Carrot.
– Mais, reprit-elle, nous nous étions promis de nous revoir le lendemain au même endroit et les jours suivants. C’est alors qu’à la maison de mes parents, je me suis trouvé un appétit féroce pour la salade. J’en demandais à chaque repas et me proposais chaque jour d’aller en chercher. Mes parents n’étaient pas dupes. Je pense même que mon père avait dû me suivre une fois ou deux depuis les airs pour découvrir la cause de mon intérêt soudain pour cette verdure.
Ahhh… soupira-t-elle, mais voilà Carrot, toutes les belles choses ont une fin. Au bout deux minuscules semaines, Zingiber m’avait annoncé que lui et sa famille partaient pour le pays de l’union des technologistes au début de l’après-midi du lendemain.

Pepper avait baissé les yeux et regardait ses souliers. Son visage exprimait de la nostalgie mêlée à de la tristesse, mais aussi à une pointe de souvenir heureux. Puis après quelques instants de ce mutisme presque solennel, elle reprit.
– Le jour du départ, j’avais soigné ma tenue et avait fait attention à passer par le chemin pour ne pas me salir. Ainsi j’étais toute proprette quand je l’ai rejoint. Quand je suis arrivée, il était déjà là et tenait une salade dans les mains.
« Tu vas me la donner finalement ta salade ? » lui demandais-je.
« Je ne donne rien aux têtes de troll… » déclara-t-il avec un sourire malicieux « … mais puisque tu ne ressembles plus beaucoup à un troll, je veux bien te l’échanger. »
« Mais je n’ai rien à te donner en retour » me lamentais-je. Alors, son sourire s’agrandit encore plus et il me rétorqua « Alors fait moi un bisou ! ». Tu m’aurais vu Carrot, j’étais toute gênée, mais en même temps j’étais très heureuse… et triste aussi, car il partait. Pourtant je me suis approchée et lui ai donné un baisser sur la joue. J’ai vu qu’il avait rougi et je pense que je devais être dans le même état. Puis il me donna la salade promise. C’est alors que j’ai noté que l’écharpe qui serrait d’ordinaire sa taille avait disparu. Il avait remarqué ma surprise. C’est alors qu’il m’a dit une phrase étrange dont je n’ai jamais compris le sens.
« Les nœuds du destin se font et se défont sans cesse. C’est ce que maman me dit toujours. Quand le nœud du nôtre se sera libéré, il sera temps de nous revoir. » Et il m’a fait un bisou lui aussi, s’est retourné et est parti en courant. En me laissant là avec ma salade. Je l’ai regardé s’éloigner jusqu’à ce qu’il disparaisse de mon champ de vision. Puis j’ai sorti le petit couteau que mes parents m’avaient confié pour récolter les feuilles de ce légume que j’avais déjà en main et j’entrepris de graver le tronc de l’arbre. Je n’avais pas appris à écrire depuis très longtemps, mais j’étais certaine que les lettres étaient les bonnes.

Pepper se redressa puis caressa l’inscription qu’elle avait faite quelques années plus tôt.
– Depuis, je n’ai plus jamais mangé de salade, avoua-t-elle. Il serait peut-être temps que je m’y remette… En plus, tu ne trouves pas que j’ai un peu grossi ?
Carrot leva les yeux au ciel en soupirant. Les femmes et leur minceur ! pensa-t-il. De plus, lui non plus n’aimait pas la salade !
Toutefois, Pepper alla tout de même en cueillir un pied avant d’enfourcher son balai.
– Viens, mon fidèle assistant ! À force de parler, il est bientôt l’heure du déjeuner. Nous n’avons peut-être pas encore trouvé de pointe Pin-d’argent, mais j’ai retrouvé goût à la salade et laissé derrière moi le passé ! Après un bon repas, nous repartirons à recherche de cet ultime ingrédient.
Carrot qui imaginait déjà son auge se remplir de délicieuses croquettes sauta bien vite sur la paille magique et scintillante.
Pepper décolla avec énergie et dans sa vivacité retrouvée, par jeu, fit deux fois le tour des branchages de l’arbre plusieurs fois centenaire faisant bruisser toutes ses feuilles avant de repartir en direction de la forêt.

Alors qu’elle s’éloignait, dans les ramures du vieux chêne, une vieille écharpe de soie bleue qui avait résisté aux outrages du temps s’était détachée et tombait mollement jusqu’à ce qu’elle atterrisse sous l’inscription du tronc.

Licence Creative Commons
Souvenir d’une rencontre de Johan Herrmann est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution 4.0 International.
Fondé(e) sur une œuvre à http://www.peppercarrot.com.

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2 réflexions sur “Souvenir d’une rencontre (non corrigé)

  1. Merci pour cette histoire romantique ! J’aime beaucoup le contraste entre le chêne puissant et durable (du souvenir, gravé ) , et la fraîcheur fragile de la salade ( de l’instant présent ) . Cela illustre bien le thème des premières histoires d’amour.

    • Bonjour,

      je suis content que l’histoire vous plaise 🙂
      Pour ce qui est du chêne durable, de la salade éphémère et de la relation que cela peut avoir avec l’histoire, je vous avoue que c’est complétement fortuit (ou alors inconscient).
      Mais c’est vrai que cela donne un écho symbolique à ces végétaux.

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